domingo, 10 de febrero de 2013

Tierra de hombres (y 4) Le tourment dans les ailes d'une libellule

 
 
Le tourment dans les ailes d'une libellule 
 

"Il est maintenant onze heures du soir. Lucas revient du poste radio, et m’annonce, pour minuit, l’avion de Dakar. Tout va bien à bord. Dans mon avion, à minuit dix, on aura transbordé le courrier, et je décollerai pour le Nord. Devant une glace ébréchée, je me rase attentivement. De temps à autre, la serviette éponge autour du cou, je vais jusqu’à la porte et regarde le sable nu : il fait beau, mais le vent tombe. Je reviens au miroir. Je songe. Un vent établi pour des mois, s’il tombe, dérange parfois tout le ciel. Et maintenant, je me harnache : mes lampes de secours nouées à ma ceinture, mon altimètre, mes crayons. Je vais jusqu’à Néri qui sera cette nuit mon radio de bord. Il se rase aussi. Je lui dis : « Ça va ? » Pour le moment ça va. Cette opération préliminaire est la moins difficile du vol. Mais j’entends un grésillement, une libellule bute contre ma lampe. Sans que je sache pourquoi, elle me pince le coeur.
 
Je sors encore et je regarde : tout est pur. Une falaise qui borde le terrain tranche sur le ciel comme s’il faisait jour. Sur le désert règne un grand silence de maison en ordre. Mais voici qu’un papillon vert et deux libellules cognent ma lampe. Et j’éprouve de nouveau un sentiment sourd, qui est peut-être de la joie, peut-être de la crainte, mais qui vient du fond de moi-même, encore très obscur, qui, à peine, s’annonce. Quelqu’un me parle de très loin. Est-ce cela l’instinct ? Je sors encore : le vent est tout a fait tombé. Il fait toujours frais. Mais j’ai reçu un avertissement. Je devine, je crois deviner ce que j’attends : ai-je raison ? Ni le ciel ni le sable ne m’ont fait aucun signe, mais deux libellules m’ont parlé, et un papillon vert.

Je monte sur une dune et m’assois face à l’est. Si j’ai raison « Ça » ne va pas tarder longtemps. Que chercheraient-elles ici, ces libellules, à des centaines de kilomètres des oasis de l’intérieur ? De faibles débris charriés aux plages prouvent qu’un cyclone sévit en mer. Ainsi ces insectes me montrent qu’une tempête de sable est en marche ; une tempête d’Est, et qui a dévasté les palmeraies lointaines de leurs papillons verts. Son écume déjà m’a touché. Et solennel, puisqu’il est une preuve, et solennel, puisqu’il est une menace lourde, et solennel, puisqu’il contient une tempête, le vent d’Est monte. C’est à peine si m’atteint son faible soupir. Je suis la borne extrême que lèche la vague. À vingt mètres derrière moi, aucune toile n’eût remué. Sa brûlure m’a enveloppé une fois, une seule, d’une caresse qui semblait morte. Mais je sais bien, pendant les secondes qui suivent, que le Sahara reprend son souffle et va pousser son second soupir. Et qu’avant trois minutes la manche à air de notre hangar va s’émouvoir. Et qu’avant dix minutes le sable remplira le ciel. Tout à l’heure nous décollerons dans ce feu, ce retour de flammes du désert.

Mais ce n’est pas ce qui m’émeut. Ce qui me remplit d’une joie barbare, c’est d’avoir compris à demi-mot un langage secret, c’est d’avoir flairé une trace comme un primitif, en qui tout l’avenir s’annonce par de faibles rumeurs, c’est d’avoir lu cette colère aux battements d’ailes d’une libellule".