viernes, 8 de febrero de 2013

Tierra de hombres (3) Village d'étoiles/Le domaine du vol

Ilustración de Walter Plitt Quintin


 
Village d'étoiles
 
 
"En avion, quand la nuit est trop belle, on se laisse aller, on ne pilote plus guère, et l’avion peu à peu s’incline sur la gauche. On le croit encore horizontal quand on découvre sous l’aile droite un village. Dans le désert il n’est point de village. Alors une flottille de pêche en mer. Mais au large du Sahara, il n’est point de flottille de pêche. Alors ? Alors on sourit de l’erreur. Doucement, on redresse l’avion. Et le village reprend sa place. On raccroche à la panoplie la constellation que l’on avait laissée tomber. Village ? Oui. Village d’étoiles. Mais, du haut du fortin, il n’est qu’un désert comme gelé, des vagues de sable sans mouvement. Des constellations bien accrochées".


Dans le domaine du vol


"Mais tout cela m’est étranger, je vis dans le domaine du vol. Je sens venir la nuit où l’on s’enferme comme dans un temple. Où l’on s’enferme, aux secrets de rites essentiels, dans une méditation sans secours. Tout ce monde profane s’efface déjà et va disparaître. Tout ce paysage est encore nourri de lumière blonde, mais quelque chose déjà s’en évapore. Et je ne connais rien, je dis : rien, qui vaille cette heure-là. Et ceux-là me comprennent bien, qui ont subi l’inexplicable amour du vol.

Je renonce donc peu à peu au soleil. Je renonce aux grandes surfaces dorées qui m’eussent accueilli en cas de panne... Je renonce aux repères qui m’eussent guidé. Je renonce aux profils des montagnes sur le ciel qui m’eussent évité les écueils. J’entre dans la nuit. Je navigue. Je n’ai plus pour moi que les étoiles...

Cette mort du monde se fait lentement. Et c’est peu à peu que me manque la lumière. La terre et le ciel se confondent peu à peu. Cette terre monte et semble se répandre comme une vapeur. Les premiers astres tremblent comme dans une eau verte. Il faudra attendre longtemps encore pour qu’ils se changent en diamants durs. Il me faudra attendre longtemps encore pour assister aux jeux silencieux des étoiles filantes. Au coeur de certaines nuits, j’ai vu tant de flammèches courir qu’il me semblait que soufflait un grand vent parmi les étoiles.

Prévot fait les essais des lampes fixes et des lampes de secours. Nous entourons les ampoules de papier rouge.

– Encore une épaisseur...

Il ajoute une couche nouvelle, touche un contact. La lumière est encore trop claire. Elle voilerait, comme chez le photographe, la pâle image du monde extérieur. Elle détruirait cette pulpe légère qui, la nuit parfois, s’attache encore aux choses. Cette nuit s’est faite. Mais ce n’est pas encore la vraie vie. Un croissant de lune subsiste. Prévot s’enfonce vers l’arrière et revient avec un sandwich. Je grignote une grappe de raisin. Je n’ai pas faim. Je n’ai ni faim ni soif. Je ne ressens aucune fatigue, il me semble que je piloterais ainsi pendant dix années.

La lune est morte".