martes, 5 de febrero de 2013

Tierra de hombres (1) Aux petites heures/Les copains perdus




Es raro que libros que fueron referencia en la adolescencia resistan la lectura adulta. Evito releer A este lado del Paraíso, La verdadera vida de Sebastian Knight o Noventa y tres porque no quiero verles caer del pedestal en que los conserva mi memoria. Igual que interrumpimos al interlocutor que nos desvela un rasgo poco amable de quien admirábamos de jóvenes con un seco: "No sigas. Prefiero no saber".
 
He vuelto sobre Tierra de hombres porque la pasión por volar me revisita de vez en cuando, y entonces tengo que aplacar la sed con lo que tenga a mano. Esta semana lo que tenía a mano era el Manual del piloto de la Federal Aviation Administration y varias cartas de navegación que me interesaban, pero ni una gota de tinta en la impresora. Así que en el impasse obligado he sacado con algo de miedo la novela de Saint-Exupéry. Qué alivio: allí sigue, en la cima de la literatura sobre aviones.

Todos los fragmentos que marqué o subrayé entonces me siguen pareciendo admirables. Me limito aquí a transcribir los que hablan directa o implícitamente de la experiencia del vuelo (con la sola excepción de la insuperable descripción que hace del accidente de Guillaumet en los Andes, demasiado larga para este medio). La titulación de los fragmentos es mía (o de quien yo fuera hace veinticinco años):


Aux petites heures. Les bourgeois.
 
"Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t'a fait évader et tu n'en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d’aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t’es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t’inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d’homme. Tu n’es point l’habitant d’une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse : tu es un petit bourgeois de Toulouse. Nul ne t’a saisi par les épaules quand il était temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché, et s’est durcie, et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l’astronome qui peut-être t’habitait d’abord.

Je ne me plains plus des rafales de pluie. La magie du métier m’ouvre un monde où j’affronterai, avant deux heures, les dragons noirs et les crêtes couronnées d’une chevelure d’éclairs bleus, où, la nuit venue, délivré, je lirai mon chemin dans les astres". 



Les copains perdus
 
 "Nous avons en effet l’habitude d’attendre longtemps les rencontres. Car ils sont dispersés dans le monde, les camarades de ligne, de Paris à Santiago du Chili, isolés un peu comme des sentinelles qui ne se parleraient guère. Il faut le hasard des voyages pour rassembler, ici ou là, les membres dispersés de la grande famille professionnelle. Autour de la table d’un soir, à Casablanca, à Dakar, à Buenos-Aires, on reprend, après des années de silence, ces conversations interrompues, on se renoue aux vieux souvenirs. Puis l’on repart. La terre ainsi est à la fois déserte et riche. Riche de ces jardins secrets, cachés, difficiles à atteindre, mais auxquels le métier nous ramène toujours, un jour ou l’autre. Les camarades, la vie peut-être nous en écarte, nous empêche d’y beaucoup penser, mais ils sont quelque part, on ne sait trop où, silencieux et oubliés, mais tellement fidèles ! Et si nous croisons leur chemin, ils nous secouent par les épaules avec de belles flambées de joie ! Bien sûr, nous avons l’habitude d’attendre...

Mais peu à peu nous découvrons que le rire clair de celui-là nous ne l’entendrons plus jamais, nous découvrons que ce jardin-là nous est interdit pour toujours. Alors commence notre deuil véritable qui n’est point déchirant mais un peu amer.

Rien, jamais, en effet, ne remplacera le compagnon perdu. On ne se crée point de vieux camarades. Rien ne vaut le trésor de tant de souvenirs communs, de tant de mauvaises heures vécues ensemble, de tant de brouilles, de réconciliations, de mouvements du coeur. On ne reconstruit pas ces amitiés-là. Il est vain, si l’on plante un chêne, d’espérer s’abriter bientôt sous son feuillage.

Ainsi va la vie. Nous nous sommes enrichis d’abord, nous avons planté pendant des années, mais viennent les années où le temps défait ce travail et déboise. Les camarades, un à un, nous retirent leur ombre. Et à nos deuils se mêle désormais le regret secret de vieillir".



A. de Saint-Exupéry y Henri Guillaumet